Carpe diem

O Captain! My Captain!

Je visionnais Le Cercle des poètes disparus, lorsque je me suis souvenu, à ma grande surprise, que je ne l’avais jamais vu.

Pour rafraichir la mémoire de ceux qui l’aurait perdue, le film se déroule en 1959, aux États-Unis.  On y suit des étudiants entrant à l’académie de Welton, aussi réputée qu’austère. M. Keating (Robin Williams), professeur de littérature anglaise, y entame sa première année d’enseignement et, utilisant des pratiques assez originales (du style arriver en cours en sifflotant, avant de repartir aussitôt), il encourage ses élèves à l’anticonformisme, au goût de la liberté, etc. Il leur enseigne la poésie (en se tenant debout sur des pupitres) et l’épicurisme.

L’épicurisme ? Cet art de vivre nous provient du philosophe grec Épicure, dont la Lettre à Ménécée — son disciple — constitue l’un de ses rares écrits qui nous soit parvenu. Lorsque je découvris cette lettre, quelques années auparavant, mon moral était au plus bas et j’étais en proie au doute et à des questions existentielles, notamment celles concernant la mort. Ne parvenant pas à trouver le sommeil, je décidai sans trop de raisons d’entamer la lecture de ce livret de quelques pages. Je fus parcouru de frissons. En quelques mots, Épicure parvenait à balayer mes doutes, traitant du bonheur et de la mort avec une déconcertante facilité.

Accoutume-toi à penser que pour nous la mort n’est rien, puisque tout bien et tout mal résident dans la sensation, et que la mort est l’éradication de nos sensations. Dès lors, la juste prise de conscience que la mort ne nous est rien autorise à jouir du caractère mortel de la vie : non pas en lui conférant une durée infinie, mais en l’amputant du désir d’immortalité. — Lettre à Ménécée, Épicure

Un des préceptes les plus célèbres de l’épicurisme est sans nul doute la maxime Carpe diem signifiant Cueille le jour. Autrement dit : « Profite de l’instant présent ». Évidemment, il ne s’agit pas de vivre sans se soucier du lendemain, et donc sans se soucier des conséquences de nos actes. Cela serait stupide, et agir ainsi risquerait même de raccourcir définitivement votre existence. Cette maxime dit simplement de savourer l’instant présent, puisque le futur est incertain et que l’on ne sait pas quand tombera le crépuscule. Cependant, je ne pense pas non plus qu’il faille vivre à cent à l’heure, comme si chaque seconde nous était comptée. Je crois au contraire qu’il faille apprécier la vie sans forcément se presser, car chaque instant compte. L’épicurisme cherche en définitive à atteindre le bonheur en maintenant une discipline de vie et une certaine simplicité.

Carpe diem — CC-BY-SA, HgO

Carpe diem — CC-BY-SA, HgO

Mais revenons au film. Pourquoi vous parler de celui-ci ? Parce que, même si je n’avais jamais vu le film, il se trouve que je l’ai déjà vécu. J’ai en effet eu la chance d’avoir dans ma vie, par deux fois au moins, des professeurs aussi fous que passionnés. Ainsi, je me souviens très clairement de mon professeur de latin, à la fin de notre voyage scolaire à Rome, il y a six ans, nous rappeler la signification de ces deux mots, Carpe diem — Savoure l’instant présent. Son discours était très émouvant, mais il est malheureusement impossible pour moi de retranscrire pleinement l’émotion qui en découla.

Il est difficile d’exprimer la folie par écrit. Dans le film, Robin Williams monte sur son bureau pour expliquer l’importance de changer son point de vue. Je me souviens de mon professeur de latin se mettant à monter sur les bancs pour mieux nous enseigner l’histoire de l’Antiquité, et de rendre plus vivantes les aventures des héros grecs. Je me souviens également de la création d’un véritable labyrinthe s’étalant sur plusieurs salles de cours pour la journée portes-ouvertes de l’école. Je me rappelle de ce professeur de primaire décidant de faire un son et lumière comme spectacle de fin d’année. Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais on parle bien de créer des décors, des costumes, bref d’un véritable spectacle, construit et joué par des enfants de huit à douze ans. C’était de la folie. Et ce fut un succès !

Il n’est point de génie sans un grain de folie. — Sénèque

La folie. Cette chose qui crie au monde que l’on est différent. On ne gagne rien à vivre comme les autres, à penser comme les autres, à être comme les autres. Prenez les grands hommes et femmes que l’Histoire a retenu : sont-ils célèbres parce qu’ils pensaient comme les autres, ou parce qu’ils avaient cet éclair de folie qui les rendait si extraordinaires ? La folie est ce qui rend chacun de nous si vivant. Jusqu’à présent, je crois n’avoir croisé personne qui ne l’était pas.

Carpe diem. Savoure l’instant présent. Cela me fait irrémédiablement penser au dernier film de Hayao Miyazaki, et donc à ce vers de Paul Valéry dans son Cimetière marin : « Le vent se lève, il faut tenter de vivre ». Le site Buta Connection analyse cette phrase de deux façons qui se rejoignent. La première dit que, peu importe les malheurs, le doute, la colère et l’adversité, il faut continuer de vivre malgré tout. La seconde fait prendre conscience qu’il faut tenter de vivre ses rêves jusqu’au bout, tout en assumant les conséquences que cela implique. Dans ce film du studio Ghibli, le héros désire construire des avions à tout prix, même si cela implique de construire des bombardiers ou d’être moins présent pour ses proches.

Réaliser ses rêves, ce qui nous fait vibrer. Toutefois, il n’est pas évident de savoir ce qui nous rend heureux, et c’est un travail en soi. Pour ma part, je sais que j’aime créer, que ce soit un billet de blog ou une photo, du code ou du cake — c’est pareil, au fond. Mais créer est sans valeur sans le partage qui doit en découler. Ainsi, partager est vital pour moi. Par contre, lorsqu’on me demande ce que je veux faire plus tard, je réponds que je ne sais pas encore. Je n’ai pas encore découvert l’objectif qui guidera mes pas. Mais je ne m’en fais pas, je finirai par trouver.

Ce qui compte, au bout du compte, c’est de se dire que l’on a réalisé ses rêves, que l’on a réellement vécu. Comme l’explique Thoreau dans son livre Walden, ou la vie dans les bois — par ailleurs cité dans le film :

Je gagnai les bois parce que je voulais vivre suivant mûre réflexion, n’affronter que les actes essentiels de la vie, et voir si je ne pourrais apprendre ce qu’elle avait à enseigner, non pas, quand je viendrais à mourir, découvrir que je n’avais pas vécu. Je ne voulais pas vivre ce qui n’était pas la vie, la vie nous est si chère ; plus que ne voulais pratiquer la résignation, s’il n’était tout à fait nécessaire. Ce qu’il me fallait, c’était vivre abondamment, sucer toute la moelle de la vie, vivre assez résolument, assez en Spartiate, pour mettre en déroute tout ce qui n’était pas la vie, couper un large andain et tondre ras, acculer la vie dans un coin, la réduire à sa plus simple expression.

Comment savoir que l’on a vécu ? En expérimentant. Éteignez votre télévision. Ne laissez pas les autres vivre à votre place. Mais agir ne suffit pas, il faut aussi savoir prendre des risques. Accepter le fait que l’on puisse se tromper, et continuer d’avancer malgré tout.

Je parle, je parle, mais en réalité je sais que je ne suis pas comme ça. Dans la vraie vie, ma timidité a tendance à m’effacer des autres. Il faut que je me sente vraiment à l’aise pour finalement exprimer ma pensée. En classe, par exemple, je ne prends pas la parole, car je désire être certain de ma réponse avant de me lancer. En clair, j’ai peur de me tromper, alors que je sais pertinemment que c’est en goûtant à l’échec que l’on connait le succès. Je me suis donc beaucoup retrouvé dans le personnage de Todd Anderson, l’étudiant réservé du film. Mais je pense que j’ai envie de changer cela, de tenter de ne plus me soucier du regard des autres et de vivre pleinement.

En résumé, si je devais donner quelques conseils à moi-même, ils seraient les suivants : Prenez le temps de savourer le présent de la vie. Accomplissez vos rêves. N’écoutez pas ce que la masse grouillante de ceux qui savent tout mieux que tout le monde pense — si tant est qu’elle pense. Remettez constamment tout en question, à commencer par vous-même. Exprimez et partagez votre folie.

O Captain ! My Captain ! — Amanda Palmer

O Captain ! My Captain ! — Amanda Palmer

On lit ou on écrit de la poésie non pas parce que c’est joli. On lit et on écrit de la poésie parce que l’on fait partie de l’humanité, et que l’humanité est faite de passions. La médecine, le commerce, le droit, l’industrie sont de nobles poursuites, et sont nécessaires pour assurer la vie. Mais la poésie, la beauté, l’amour, l’aventure, c’est en fait pour cela qu’on vit. — Le Cercle des poètes disparus

P.S. L’envie de visionner Le Cercle des poètes disparus m’est venue grâce à cet épisode de Dirty Biology, hommage à Robin Wiliams.

2 réflexions au sujet de « Carpe diem »

  1. greg

    Si tu as aimé le cercle, je te conseille de lire « Les Garçons » De Xavier Deutsch. Il parle entre autre des mêmes thèmes, et est magnifique (mais littérature à la base pour plus jeune). Je dois dire que je regrette d’avoir passé ce livre à quelqu’un avec qui je n’ai plus aucun contact.

    Répondre
    1. HgO Auteur de l’article

      Merci, j’en prends note ! J’essaierai de me le procurer, même si je ne sais pas encore trop comment (ce genre de chose est un peu plus compliqué quand les gens tout autour de toi parlent anglais) 🙂

      Et merci pour le Flattr \o/

      Répondre

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *