Le régiment monstrueux

J’ai lu votre compte-rendu. Croyez-vous possible que toute une nation soit folle ? — Terry Pratchett, Le Régiment Monstrueux

Il est rare — en fait, impossible — qu’un livre de Terry Pratchett vous laisse indifférent. Au travers de son univers alternatif où le monde prend la forme d’un disque reposant sur le dos de quatre éléphants, eux-même juchés sur une tortue géante voguant paisiblement par delà le multivers, l’auteur de fantasy parvient toujours à dresser une critique de la société juste et sincère, comique et sérieuse, comme un miroir difforme et dérangeant, mais toujours amusant. Terry Pratchett étant un écrivain prolifique — avec pas loin de quarante-deux bouquins pour sa seule saga du disque-monde —, il est plus que difficile de dire quel serait mon livre préféré.

Néanmoins, si je ne devais en choisir qu’un — faisant fi de la torture psychologique que cela engendrerait en moi — ce serait certainement Le Régiment Monstrueux1. Le synopsis est simple : Margot Barette, serveuse dans une auberge, décide de s’engager dans l’armée pour retrouver son frère Paul. Il va sans dire que cela enfreint tous les interdits de son pays, la Borogravie, qui est quelque peu… conservateur. Surtout quand on sait que Nuggan, le dieu local, a déclaré que les femmes qui portaient le pantalon étaient des abominations à ses yeux — ainsi que les nains, les chats, le chocolat et la couleur bleue… Elle n’a donc d’autre choix que de se travestir. Et la voilà engagée dans un régiment comprenant un troll, un Igor — les mêmes que dans les films d’horreur, ceux qui disent « Oui, maiftre » et se trouvent derrière vous juste avant que vous ne les appeliez. Ceux-là, donc. — et un vampire en cure de désintox. Un régiment monstrueux, quoi.

Un peu comme Mulan, en quelque sorte ? Oui, mais en mieux. L’angle de vue est à peu de choses près le même que dans Mulan, mais l’intrigue évolue différemment. Pour commencer, même si Margot reste l’héroïne, l’intrigue générale se focalise plutôt sur le régiment. Ensuite, l’objectif initial du régiment n’est pas de défendre son pays contre l’envahisseur, mais de gagner une guerre dénuée de sens. Pour ce qui est de l’humour, là où Terry Pratchett nous a habitué à de l’absurde et des calembours, le roman est plutôt axé sur du comique de situation, ce qui n’est pas pour me déplaire. Pour le reste, je vais éviter d’entrer dans les détails, vous laissant le loisir de découvrir le livre. Vous trouverez Le Régiment Monstrueux dans toutes les  bonnes librairies, généralement à la cave2. Si vraiment vous manquez de chance, je serai heureux de vous le prêter, même si je ne sais trop comment on pourrait s’arranger.

Le Régiment Monstrueux est un livre pacifiste. Qui cela étonnera-t-il parmi les fans de l’auteur ? Pas grand monde, et ce n’est pas la première fois qu’il traite de ce sujet, d’ailleurs3. Cependant, la manière subtile dont il le fait est intéressante, et il parvient même à démontrer par l’absurde que les guerres, le patriotisme et l’armée le sont. En progressant pas à pas dans le bouquin, on s’interroge sur la nécessité de la guerre et de sa raison. On se dit que la plupart des nations qui la font ne savent généralement même plus pourquoi elles s’entretuent. Prenez pour exemple le « conflit » Israélo-Palestinien : ces gens se battent depuis septante ans, même peut-être deux mille ans si l’on considère le côté « Sacré » de la chose. Chacun est persuadé d’avoir raison, ne cherchant même plus à comprendre pourquoi ils en sont arrivés là. J’hésite parfois quant à savoir si cela relève plus de la folie que de la stupidité… Mais le réel piège avec la guerre est que l’on souhaite toujours prendre parti pour l’un ou l’autre camp. C’est un piège, car la seule réponse possible est et restera la Paix. Après tout, la guerre n’est rien d’autre qu’un suicide collectif, et rien au monde ne peut justifier pareille folie. Prendre les armes n’est jamais une solution, et le dialogue est le seul moyen de sortir d’un tel cul-de-sac.

C’est une… question très intéressante, monsieur. Vous voulez dire que le peuple…
— Pas le peuple, la nation. La Borogravie m’a l’air d’avoir perdu la tête, c’est ce qu’il me semble d’après ce que j’ai lu. J’imagine que le peuple se débrouille au mieux. […] Écoutez, vous savez ce que je veux dire. Vous prenez une poignée de gens qui n’ont pas l’air différents de vous et moi, mais quand on les réunit tous, on obtient ce type de fous furieux affublés de frontières et d’un hymne national.

Mais revenons à nos bouquins… La Borogravie4 a pour principale occupation de faire la guerre contre les nations voisines. Il faut dire aussi pour sa défense que les frontières du pays sont constituées d’une myriade de petites rivières qui changent de lit selon les saisons. Cela peut entrainer quelques tensions, vous en conviendrez…  Si bien qu’Ankh-Morpork, la cité la plus peuplée et polluée du disque-monde — doux mélange de Rome et Londres, surtout au niveau des odeurs — décide de former une alliance avec les pays frontaliers pour rétablir la paix. Mais les Borograves sont de fervents patriotes — et c’est peu dire — et continueraient la guerre même si la famine et la misère font rage. Car ils sont un pays fier, voyez-vous ?

— Nous sommes un pays fier.
— De quoi êtes vous fiers?
Elle reçut la réponse comme un coup, et Margot comprit comment les guerres se déclenchaient. On isolait le choc dont on était parcouru et on laissait venir à ébullition.
… Il est peut-être corrompu, arriéré, imbécile, mais c’est le nôtre…
[…] Nous avons notre fierté. Et c’est de ça que nous sommes fiers. Nous sommes fiers de notre fierté…

L’ennui avec les guerres est que ce sont les autres qui la font, pendant que nous restons peinard dans notre salon, assis là devant notre télé. Il est alors facile d’oublier que ce sont des humains qui meurent en face, et non des acteurs. Mais même si ce cadavre était un ennemi, il n’avait rien demandé, lui. En outre, comme le montre Pratchett dans ce livre, les guerres les plus absurdes sont celles qui reposent sur un patriotisme aveugle. Je ne nie pas le fait qu’on doit pouvoir être fier de son pays, mais seulement dans une certaine mesure. Jamais je n’irai me battre pour mon pays. À vrai dire, je n’éprouve pour ma part aucune fierté pour la Belgique. Pour les gens qui le peuplent, oui. Mais ils pourraient tout aussi bien être Français ou Japonais, cela ne changerait rien. Pour moi, ce sont des humains avant tout. Comment pourrais-je être fier d’un pays qui n’a toujours pas réussi à se débarrasser de sa royauté ? Un pays incapable de faire en sorte que deux communautés divisée par la langue s’entendent plutôt que de se lancer des petites piques perfides et mesquines5. Un pays qui possède une bien sombre Histoire, allant de la colonisation au racisme et à la collaboration. Bien sûr, le passé appartient au passé, mais je ne vois pas là de quoi en être fier pour autant. Dois-je être fier de Jacques Brel parce qu’il était Belge ? Pourtant, je n’ai rien fait pour contribuer à son talent, et je suis même presque certain de ne pas avoir été né lors de la plupart de ces succès. Non, je peux uniquement être fier de savoir qu’il ait existé et de l’apprécier en tant que tel.

Le Régiment Monstrueux parle également de sexe. Enfin… d’égalité entre les sexes6. Il nous fait réfléchir sur les absurdes stéréotypes portés par notre société, mais sans foncer tête baissée dans les débats stériles liés au genre. Pour se faire passer pour un homme, Margot pense qu’il suffit de roter, cracher et jurer. Après tout, une paire de chaussettes au bon endroit, et on y voit que du feu, non ? Si elle se trouve arrogante ou agressive, elle finit par se dire que ce sont les chaussettes qui parlent à sa place. Mais quelles sont les vraies différences entre les hommes et les femmes, au-delà du physique et du comportement dicté par notre société ? Pourquoi une femme avec les cheveux courts ou qui porte un pantalon serait-elle une abomination aux yeux de Nuggan ? Cela peut faire sourire, mais rappelez-vous qu’il n’y a pas si longtemps qu’il est normal pour une femme de porter le pantalon — alors qu’il est toujours aussi étrange pour un homme de porter une robe sur les grands boulevards. Mais la vérité est qu’il n’y a aucune logique à vouloir établir des différences basées sur le genre. Les stéréotypes forgent nos comportements avec une extrême rapidité, et il ne faut que cinquante ans pour que toutes les Égyptiennes portent le voile.

Il y a tout de même une différence. […] Je crois que c’est les chaussettes. C’est comme si elles te faisaient avancer tout le temps. Comme si le monde entier tournait autour de tes chaussettes.

L’histoire de Margot n’est pas si extraordinaire que ça. quand on y réfléchit. Cela a toujours existé, des femmes qui se travestissaient pour entrer dans l’armée. En fait, cette pratique existe encore de nos jours, mais sous une autre forme, et ailleurs : sur Internet même. Et le mème ne dit-il pas qu’il n’existe pas de filles sur l’Internet ? L’anonymat est la règle sur cette plateforme, et vous pouvez décider d’être qui vous voulez. Après tout, sur internet, personne ne sait que vous êtes un chien. Je n’ai pas fait de plus amples recherches, mais il ne me semble pas si absurde que cela que d’imaginer des femmes se faisant passer pour des hommes sur des sites à majorité supposée masculine.

Cela me permet de faire un saut dans l’informatique, milieu extrêmement sexiste après tout. La différence ici, c’est que le sexisme en informatique semble être latent. Si vous prenez chaque informaticien individuellement, ce sont des gens passionnés par ce qu’ils font. Il n’y a rien chez eux ou dans leur comportement qui expliquerait un si faible ratio de femmes dans ce domaine. Pourtant, rien que dans ma promo, ce ratio n’a jamais dépassé les dix pourcents. Il parait même que dans le logiciel libre, ce taux tomberait à deux pourcents.

Bref, c’est une catastrophe. Nous sommes dans une société où l’informatique est omniprésente, où celui qui ne sait pas coder ne pourra pas comprendre comment notre monde fonctionne. Ne pas savoir se servir d’un ordinateur, c’est se priver d’un outil extrêmement puissant et émancipateur. Enfin, comme chacun sait, le code fait loi, et seul celui qui code peut imposer sa volonté et ses exigences. Le programmeur a le pouvoir de faire évoluer la société à sa guise, en créant par exemple une encyclopédie libre et participative ou un réseau social centralisé et privateur. Les adeptes du logiciel libre ont bien compris cette importance, mais il est étonnant de voir qu’il y ait encore si peu de contacts entre ce mouvement et les féministes.

Le problème est que la société nous a fait croire que les ordinateurs, c’était un truc de mec. Parce que l’informatique c’est compliqué, v’comprenez ? On ne peut pas laisser cela aux mains des filles, hein. Puis, il faut réfléchir et tout ! Diantre. Reste encore à savoir si ce sont plutôt les garçons qui pensent que ce n’est pas un truc pour les filles — car selon moi, une fille qui désire faire de l’informatique doit se prendre pas mal de commentaires bien sympathiques dans la figure — ou si ce sont les filles qui se convainquent que l’informatique n’est pas pour elles. Après tout, on remarque cet abandon dans tous les domaines scientifiques, et en particulier ceux qui impliquent des formules mathématiques.

Pourtant, si l’on s’attarde un instant à la courte histoire de l’informatique, on remarque qu’au début elle  était considérée comme un domaine réservé aux femmes — et dans certains pays c’est encore le cas. On reste assis derrière un écran, cela ne demande pas trop de capacité physique du coup. Un peu comme la couture ? Je ne sais pas, mais l’on s’aperçoit que la tendance s’est inversée dès que l’on s’est mis à considérer l’informatique comme une science. Cela devenait un métier sérieux. De là à parler de complot, il n’y aurait qu’un pas que je ne franchirai pas.

Comme de nombreux informaticiens, je suis quelqu’un de pragmatique, je désire donc trouver des solutions à des problèmes qui suscitent mon intérêt. Que faire, donc ? Je crois qu’en parler autour de soi est un début. Encouragez les femmes qui se lancent dans l’informatique, et remettez à leur place ceux qui croient à tord que ce n’est pas pour elles. Parce que ne pas se sentir seul est important, favorisez la création de groupes de femmes au sein de votre communauté. Il existe bien d’autres solutions, et le défi est loin d’être impossible. Les groupes d’utilisateurs python de Boston ont ainsi réussi à faire passer leurs effectifs féminins de 0-2% à 15% en un an.


  1. Toutefois, le fait que ce soit le dernier livre que j’ai lu y joue sans doute un peu pour beaucoup. 

  2. C’est souvent un bon indicateur de qualité. Si une librairie possède une cave, elle aura certainement un rayon science-fiction et fantasy. Comptez les geeks au sol si vous avez des doutes. Si elle possède une étagère Terry Pratchett ou Neil Gaiman dédiée, demandez sans tarder votre carte de fidélité. 

  3. Je pense à Va-t-en guerre, notamment. Je n’ai pas encore eu la chance de le lire, mais les citations que j’ai pu apercevoir m’ont l’air prometteuses. J’en veux pour preuve cet extrait provenant du général de guerre Tacticus : « Il est toujours utile d’affronter un ennemi prêt à mourir pour son pays. Vous avez en  définitive, lui comme vous, le même objectif en tête. » 

  4. D’après l’auteur, le nom de ce pays provient du poème du Jabberwocky de Lewis Caroll : « All Mimsy Were the Borogoves », que Boris Vian nous traduit aimablement par « Tout smouales étaient les borogoves », ce qui fait tout de suite plus sens. Merci, Boris… 

  5. Comment vous expliquer la situation belge simplement ? Si on trouvait un moyen de canaliser l’énergie que dépense les deux communautés pour se tirer dans les pattes, on aurait découvert un moyen de fabriquer de l’énergie gratuite et illimitée, et toutes les utopies seraient réalisables. On serait capable d’envoyer un Philae sur chaque comète de notre galaxie. Et j’exagère à peine ! (voir à ce propos le Fluide Glacial spécial Belgique)  

  6. L’auteur nous explique d’ailleurs que le titre provient du livre polémique The First Blast of the Trumpet Against the Monstruous Regiment of Women 

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